La confession d un abbé
Ulbach, Louis, 1822-1889
French
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LA CONFESSION D'UN ABBÉ
PAR
LOUIS ULBACH
TROISIÈME ÉDITION
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR, PARIS
1883
* * * * *
PROLOGUE
I
M. le garde des sceaux donnait son premier dîner, un dîner
d'installation.
Il était nommé depuis huit jours; il ne pouvait pas savoir pour combien
de jours; aussi, en homme prudent, rompu aux habitudes officielles,
ayant été déjà cinq fois appelé au ministère et cinq fois obligé d'en
sortir, s'était-il hâté de lancer ses invitations.
Il savait que le premier fonctionnaire à faire fonctionner, dans une
administration où l'inamovibilité est un principe, c'est celui qui est
plus inamovible que tous les juges du monde, le cuisinier.
Les autres grands fonctionnaires, convoqués pour rendre hommage Ã
celui-là , s'étaient promis d'être exacts.
M. le ministre était vieux. Son estomac, resté puritain et n'ayant
jamais varié dans les hasards d'une vie politique qui comptait cinquante
ans d'opposition, entrecoupés de ministères, sous trois régimes
différents, restait fidèle à l'habitude de six heures.
La seule concession que le progrès eût arrachée à cet estomac farouche,
depuis la République, c'était d'ajouter une demi-heure de répit Ã
l'heure sacramentelle. Mais, jamais, chez M. le garde des sceaux, on ne
prolongeait l'opportunisme jusqu'à sept heures. Le président de la
Chambre des députés, les jours de dîner à la place Vendôme qui pouvaient
coïncider avec des jours de grande discussion parlementaire,
s'arrangeait toujours pour que les ministres fussent libres vers six
heures, et, la plupart du temps, faisait remettre la suite de la
discussion au lendemain.
On comprend donc qu'avec un chef hiérarchique si ponctuel, le
sous-secrétaire d'État au ministère de la justice, M. Barbier, eût pris
la précaution d'être en cravate blanche et en habit noir, dès cinq
heures, et achevât, dans cette toilette qui est la livrée égalitaire des
hommes du monde et de leurs maîtres d'hôtel, la lecture des dossiers ou
l'expédition des quelques affaires que M. le ministre lui avait laissé Ã
terminer.
Il était plus de six heures, près de six heures un quart.
M. Barbier qui avait pris, par superstition, pour aimanter son ambition,
la place de son ministre, devant le beau bureau, incrusté de bois
variés, qui a appartenu, dit-on, à Louis XVI, dans le grand cabinet du
rez-de-chaussée, mit en équilibre les paperasses représentant les
sollicitations des magistrats, les rapports des procureurs généraux, les
suppliques des condamnés, poussa un soupir pour refouler la nuée confuse
de toutes ces exhalaisons de consciences échauffées par le désir
d'avancement ou de libération, recula son fauteuil, se frotta les mains,
comme si elles avaient pris de la poussière en feuilletant ces
confidences, se leva, se regarda dans la glace, rectifia le nœud de sa
cravate, et se dit:
--Je crois qu'il est temps de monter!
M. le sous-secrétaire d'État était jeune, presque nouveau venu à Paris,
où son département l'avait envoyé comme député depuis moins d'un an, et
l'idée de _monter_ était, à propos de toutes choses, son idée fixe.
Il sortit, en chantonnant, du cabinet solennel, traversa le grand salon
d'attente où les portraits en pied de quelques chanceliers célèbres
intimident les solliciteurs naïfs, et entra sans précaution dans le
grand vestibule fermé où se tiennent les huissiers, ne prévoyant pas
qu'il dût, à cette heure-là , se heurter à des quémandeurs d'audience.
Mais, précisément, l'huissier en chef, celui qui n'était pas obligé
d'aller servir à table, et qui, par formalisme, restait seul, le
dernier, à son poste, attendant le départ du sous-secrétaire d'État,
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