Ma Cousine Pot-Au-Feu
Tinseau, Léon de, 1844-1921
French
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MA COUSINE POT-AU-FEU
PAR
LEON DE TINSEAU
I
Mes parents m'ont mis tard au college de Poitiers, tenu par les
jesuites. Vous avez bien entendu: par les jesuites, ce qui n'empeche
point qu'a la seule pensee de me voir faire ma premiere communion
ailleurs qu'" a la maison ", ma mere avait jete les hauts cris.
Je me hate de dire qu'elle ne les jeta pas longtemps et que la question
fut bientot tranchee selon ses preferences. Mon pere aimait beaucoup la
meilleure et la plus sainte des femmes: la sienne, et je crois qu'il
aimait presque autant sa tranquillite. Pour fuir une discussion, il
aurait fait la traversee d'Amerique, bien qu'il n'eut jamais mis le
pied, il le confessait lui-meme, sur un appareil flottant autre que la
nacelle ou son garde et lui s'embarquaient l'hiver, afin de chasser les
canards.
Il s'etait marie quelques annees apres la trentaine, car on ne faisait
rien de bonne heure chez nous, du moins en ce temps-la. Ce mariage, fort
heureux, fut assurement le seul acte saillant de sa vie, depuis le jour
ou il faillit porter la cuirasse ainsi que le faisaient, a dater de
saint Louis, tous les Vaudelnay du monde, quand ils n'etaient pas dans
les ordres. Mais la revolution de 1830 avait mis fin a cette vieille
habitude, et mes arriere-parents, ainsi que leur fils lui-meme, auraient
considere que l'honneur du nom etait compromis si l'un des notres avait
passe, fut-ce un quart d'heure, au service de Louis-Philippe.
Je suppose que mon pere aura connu quelques heures penibles en se
retrouvant au chateau de Vaudelnay, triste comme une prison et severe
comme un cloitre, apres les deux annees moins severes et moins tristes,
vraisemblablement, qu'il venait de passer a l'ecole des Pages. Quoi
qu'il en soit, il dut prendre son parti en philosophe, c'est-a-dire en
homme resigne, car, a l'epoque de nos premieres relations suivies,
j'entends vers la cinquieme ou la sixieme annee de mon age, cette
resignation ne laissait plus rien a desirer.
A cette epoque, nous etions huit personnes a Vaudelnay, je veux dire
huit " maitres " pour employer l'expression consacree, bien que ce titre
n'appartint en realite qu'a un seul des habitants du chateau, mon
grand-pere, alors deja extremement vieux, mais d'une verdeur etonnante.
Autour de lui un frere plus jeune, deux soeurs plus agees, tous trois
confirmes dans le celibat, et ma grand'mere que nous respections tous
comme un etre surnaturel parce qu'elle avait ete, enfant, dans les
prisons de la Terreur, composaient une sorte de conseil des Anciens,
honore de certaines prerogatives. Je designais cette portion plus que
mure de ma famille sous le nom d'ancetres, dans les conversations
frequentes que je tenais avec moi-meme, a defaut d'interlocuteur plus
interessant.
Les trois autres habitants du chateau, c'est-a-dire mes parents et moi,
formaient une caste inferieure, exclue de toute part au gouvernement,
voire meme a l'examen des affaires. Mais, comme dans tout etat
monarchique bien constitue, chacun des citoyens de Vaudelnay, obeissant
et subordonne par rapport au degre superieur de la hierarchie, devenait,
relativement a l'echelon place au-dessous, un representant
respectueusement ecoute de l'autorite primordiale et souveraine.
Cette discipline, harmonieuse a force d'etre parfaite, qui excite encore
mon admiration et mes regrets, quand j'y pense aujourd'hui, se
manifestait jusque dans la classe nombreuse des domestiques, dont
quelques-uns, accables par la vieillesse, devaient causer plus
d'embarras qu'ils ne rendaient de services. Mais il etait de regle a
Vaudelnay qu'un serviteur ne sortait de la maison que cloue dans son
cercueil ou congedie pour faute grave, deux phenomenes d'une egale
rarete, grace au bon air, au bon regime et a l'atmosphere de
subordination inveteree que l'on trouvait au chateau et dans les
dependances.
Pour en revenir aux " maitres ", j'etais, cela va sans dire, le seul qui
eut toujours le devoir d'obeir, et jamais le droit de commander. Et
encore je parle de l'autorite legitime et reconnue, car, en realite,
j'exercais une tyrannie occulte sur tous les gens de la maison, a
l'exception de la cuisiniere et du jardinier, etres independants et
fiers, sans doute a cause de leurs connaissances speciales. Dans notre
monarchie en miniature, ils jouaient le role de l'Ecole polytechnique
dans la grande famille de l'Etat.
Pour penetrer dans la cuisine sans m'exposer a l'epouvantable avanie
d'un torchon pendu a la ceinture de ma blouse, il me fallait un
veritable sauf-conduit de l'autorite competente. Quant au jardin, toute
la partie reservee aux fruits constituait a mon egard un territoire de
guerre, constamment infeste par la presence de l'ennemi, c'est-a-dire du
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