Gertrude et Veronique
Theuriet, André, 1833-1907
French
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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
GERTRUDE ET VÉRONIQUE
PAR
ANDRÉ THEURIET
PARIS
G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
1888
LE SECRET DE GERTRUDE
I
La journée tirait à sa fin--une pluvieuse journée de février--et bien
que le ciel se fût éclairci, la lumière pénétrait déjà avec peine Ã
travers les carreaux verdâtres de la pièce où se réunissait chaque soir
la famille de Mauprié. Les fenêtres donnaient sur l'unique rue du
village; en soulevant le rideau, on pouvait apercevoir la route
détrempée par la pluie, la rue tournante, les maisons basses aux toits
moussus, l'abside de la vieille église de Lachalade, et dans le fond, la
forêt d'Argonne voilée d'une brume violette. Près de l'une des croisées,
la veuve de David de Mauprié se tenait droite dans son fauteuil et raide
dans ses vêtements noirs; sa figure affilée et pointue se profilait sur
la mousseline du rideau, et l'on voyait ses mains sèches agiter
mécaniquement les aiguilles. Sa fille aînée, Honorine, élancée et
maigre, surveillait devant la cheminée la cuisson d'un opiat pour le
teint; elle devait avoir passé la trentaine; la flamme du brasier
éclairait à demi son visage couperosé et ses yeux noirs encore beaux
sous leurs paupières déjà fatiguées. Un garçon de vingt-trois ans, nommé
Xavier, était assis à une table ronde devant un dessin qu'il terminait
rapidement. Près de lui, dans l'embrasure de la seconde fenêtre, sa sœur
cadette, Reine, les coudes sur les genoux et les mains enfoncées dans
ses épais cheveux bruns, profitait des dernières heures du jour pour
dévorer un roman qui absorbait toute son attention.
L'ombre envahissait de plus en plus la salle, et les meubles qui la
garnissaient disparaissaient noyés dans l'obscurité. Parfois seulement
le feu se ranimait, un jet de flamme lançait çà et là de légères touches
lumineuses, et on distinguait un coin de miroir, un panneau de
tapisserie, un portrait enfumé dans son cadre terni, une console ventrue
à poignées de cuivre, un râtelier d'armes de chasse... Puis la flamme
s'évanouissait et tout se replongeait dans l'ombre, à l'exception des
silhouettes immobiles près des fenêtres.
--Allons, fit Xavier en posant son crayon, on n'y voit plus.
--Reine, dit la sœur aînée d'une voix aigre-douce, le souper ne sera
jamais prêt!... Laisse donc ton livre, tu finiras par te perdre les
yeux.
Reine feuilleta les dernières pages de son roman et releva la tête d'un
air de mauvaise humeur.--Si tu as peur pour mes yeux, répondit-elle,
allume la lampe.
--Nous brûlons déjà trop d'huile, reprit sèchement Honorine, et tu sais
bien que la buire doit nous faire une semaine.
--Reine, dit alors madame de Mauprié d'un ton emphatique, tu ne devrais
pas oublier que nous avons de lourdes charges et que nous devons être
économes.... Laisse ton roman et occupe-toi des choses utiles.
--Bien parlé, ma mère! cria une voix rude, et au même moment la porte
entr'ouverte livra passage au fils aîné, Gaspard de Mauprié, tandis
qu'un chien de chasse vint secouer son poil mouillé jusque sur les jupes
de Reine.
Elle jeta son livre avec dépit, et, repoussant l'épagneul:--Emmène-donc
ton chien, dit-elle à Gaspard, sa place est au chenil et non dans la
salle.
--Tout beau, ma précieuse sœur, répliqua celui-ci en faisant résonner la
crosse de son fusil sur les carreaux, Phanor n'est déplacé nulle part,
il gagne sa journée, lui, et ne perd pas son temps à bayer aux
corneilles!
Tout en parlant, le chasseur tira de son carnier deux vanneaux qu'il
jeta sur la table:--Honorine, porte cela au garde-manger, et mets le
couvert, car je meurs de faim.
Puis, d'un geste de maître, il frotta une allumette contre sa manche et
alluma la lampe, objet de la contestation. L'apparition de la lumière
rétablit le calme dans la salle. La veuve s'approcha avec son tricot,
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