De l influence des passions sur le bonheur des individus et des nations
Staël, Madame de (Anne-Louise-Germaine), 1766-1817
French
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OEUVRES COMPLÈTES DE MADAME LA BARONNE DE STAËL-HOLSTEIN
TOME PREMIER
PARIS
FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET CIE, LIBRAIRES
M DCCC LXXI
INTRODUCTION
DE L'INFLUENCE DES PASSIONS SUR LE BONHEUR DES INDIVIDUS ET DES NATIONS.
_Quæsivit cælo lucem, ingemuitque reperta_.
AVANT-PROPOS.
On pensera peut-être qu'il y a de l'empressement d'auteur à faire
paraître la première partie d'un livre quand la seconde n'est pas encore
faite: d'abord, malgré la connexion de ces deux parties entre elles,
chacune peut être considérée comme un ouvrage séparé; mais il est
possible aussi que, condamnée à la célébrité sans pouvoir être connue,
j'éprouve le besoin de me faire juger par mes écrits. Calomniée sans
cesse, et me trouvant trop peu d'importance pour me résoudre à parler de
moi, j'ai dû céder à l'espoir qu'en publiant ce fruit de mes
méditations, je donnerais quelque idée vraie des habitudes de ma vie et
de la nature de mon caractère.
Lausanne, ce 1er juillet 1796.
INTRODUCTION.
Quelle époque ai-je choisie pour faire un traité sur le bonheur des
individus et des nations! Est-ce au milieu d'une crise dévorante qui
atteint toutes les destinées, lorsque la foudre se précipite dans le
fond des vallées comme sur les lieux élevés? Est-ce dans un temps où il
suffit de vivre pour être entraîné par le mouvement universel, où
jusqu'au sein même de la tombe le repos peut être troublé, les morts
jugés de nouveau, et leurs urnes populaires tour à tour admises ou
rejetées dans le temple où les factions croyaient donner l'immortalité?
Oui, c'est dans ce siècle, c'est lorsque l'espoir ou le besoin du
bonheur a soulevé la race humaine; c'est dans ce siècle surtout qu'on
est conduit à réfléchir profondément sur la nature du bonheur individuel
et politique, sur sa route, sur ses bornes, sur les écueils qui séparent
d'un tel but. Honte à moi cependant si, durant le cours de deux
épouvantables années, si pendant le règne de la terreur en France,
j'avais été capable d'un tel travail; si j'avais pu concevoir un plan,
prévoir un résultat à l'effroyable mélange de toutes les atrocités
humaines! La génération qui nous suivra examinera peut-être la cause et
l'influence de ces deux années; mais nous, les contemporains, les
compatriotes des victimes immolées dans ces jours de sang, avons-nous pu
conserver alors le don de généraliser les idées, de méditer des
abstractions, de nous séparer un moment de nos impressions pour les
analyser? Non, aujourd'hui même encore, le raisonnement ne saurait
approcher de ce temps incommensurable. Juger ces événements, de quelques
noms qu'on les désigne, c'est les faire rentrer dans l'ordre des idées
existantes, des idées pour lesquelles il y avait déjà des expressions. À
cette affreuse image, tous les mouvements de l'âme se renouvellent, on
frissonne, on s'enflamme, on veut combattre, on souhaite de mourir; mais
la pensée ne peut se saisir encore d'aucun de ces souvenirs; les
sensations qu'ils font naître absorbent toute autre faculté. C'est donc
en écartant cette époque monstrueuse, c'est à l'aide des autres
événements principaux de la révolution de France et de l'histoire de
tous les peuples, que j'essayerai de réunir des observations impartiales
sur les gouvernements; et si ces réflexions me conduisent à l'admission
des premiers principes sur lesquels se fonde la constitution
républicaine de la France, je demande que, même au milieu des fureurs de
l'esprit de parti qui déchirent la France, et par elle le reste du
monde, il soit possible de concevoir que l'enthousiasme de quelques
idées n'exclut pas le mépris profond pour certains hommes[1], et que
l'espoir de l'avenir se concilie avec l'exécration du passé. Alors même
que le coeur est à jamais déchiré par les blessures qu'il a reçues,
l'esprit peut encore, après un certain temps, s'élever à des méditations
générales.
On doit considérer à présent ces grandes questions qui vont décider de
la destinée politique de l'homme, dans leur nature même, et non sous le
rapport seul des malheurs qui les ont accompagnées; il faut examiner du
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