Les Maîtres sonneurs
Sand George 1804-1876
French
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Below is a summary of Les Maîtres sonneurs
GEORGE SAND
LES MAÎTRES SONNEURS
PARIS
LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15, EN FACE DE LA MAISON DORÉE
Paris.--IMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE.--A. Delcambre, 15, rue Breda.
La traduction et la reproduction sont réservées
1857
* * * * *
À MONSIEUR EUGÈNE LAMBERT.
Mon cher enfant, puisque tu aimes à m'entendre raconter ce que
racontaient les paysans à la veillée, dans ma jeunesse, quand j'avais le
temps de les écouter, je vais tâcher de me rappeler l'histoire d'Etienne
Depardieu et d'en recoudre les fragments épars dans ma mémoire. Elle me
fut dite par lui-même, en plusieurs soirées de _breyage_; c'est ainsi,
tu le sais, qu'on appelle les heures assez avancées de la nuit où l'on
broie le chanvre, et où chacun alors apportait sa chronique. Il y a déjà
longtemps que le père Depardieu dort du sommeil des justes, et il était
assez vieux quand il me fit le récit des naïves aventures de sa
jeunesse. C'est pourquoi je le ferai parler lui-même, en imitant sa
manière autant qu'il me sera possible. Tu ne me reprocheras pas d'y
mettre de l'obstination, toi qui sais, par expérience de tes oreilles,
que les pensées et les émotions d'un paysan ne peuvent être traduites
dans notre style, sans s'y dénaturer entièrement et sans y prendre un
air d'affectation choquante. Tu sais aussi, par expérience de ton
esprit, que les paysans devinent ou comprennent beaucoup plus qu'on ne
les en croit capables, et tu as été souvent frappé de leurs aperçus
soudains qui, même dans les choses d'art, ressemblaient à des
révélations. Si je fusse venue te dire, dans ma langue et dans la
tienne, certaines choses que tu as entendues et comprises dans la leur,
tu les aurais trouvées si invraisemblables de leur part, que tu m'aurais
accusée d'y mettre du mien à mon insu, et de leur prêter des réflexions
et des sentiments qu'ils ne pouvaient avoir. En effet, il suffit
d'introduire, dans l'expression de leurs idées, un mot qui ne soit pas
de leur vocabulaire, pour qu'on se sente porté à révoquer en doute
l'idée même émise par eux; mais, si on les écoute parler, on reconnaît
que s'ils n'ont pas, comme nous, un choix de mots appropriés à toutes
les nuances de la pensée, ils en ont encore assez pour formuler ce
qu'ils pensent et décrire ce qui frappe leurs sens. Ce n'est donc pas,
comme on me l'a reproché, pour le plaisir puéril de chercher une forme
inusitée en littérature, encore moins pour ressusciter d'anciens tours
de langage et des expressions vieillies que tout le monde entend et
connaît de reste, que je vais m'astreindre au petit travail de conserver
au récit d'Etienne Depardieu la couleur qui lui est propre. C'est parce
qu'il m'est impossible de le faire parler comme nous, sans dénaturer les
opérations auxquelles se livrait son esprit, en s'expliquant sur des
points qui ne lui étaient pas familiers, mais où il portait évidemment
un grand désir de comprendre et d'être compris.
Si, malgré l'attention et la conscience que j'y mettrai, tu trouves
encore quelquefois que mon narrateur voit trop clair ou trop trouble
dans les sujets qu'il aborde, ne t'en prends qu'à l'impuissance de ma
traduction. Forcée de choisir dans les termes usités de chez nous, ceux
qui peuvent être entendus de tout le monde, je me prive volontairement
des plus originaux et des plus expressifs; mais, au moins, j'essayerai
de n'en point introduire qui eussent été inconnus au paysan que je fais
parler, lequel, bien supérieur à ceux d'aujourd'hui, ne se piquait pas
d'employer des mots inintelligibles pour ses auditeurs et pour
lui-même.
Je te dédie ce roman, non pour te donner une marque d'amitié maternelle,
dont tu n'as pas besoin pour te sentir de ma famille, mais pour te
laisser, après moi, un point de repère dans tes souvenirs de ce Berry
qui est presque devenu ton pays d'adoption. Tu te rappelleras qu'à
l'époque où je l'écrivais, tu disais: «À propos, je suis venu ici, il y
a bientôt dix ans, pour y passer un mois. Il faut pourtant que je songe
à m'en aller.» Et comme je n'en voyais pas la raison, tu m'as représenté
que tu étais peintre, que tu avais travaillé dix ans chez nous pour
rendre ce que tu voyais et sentais dans la nature, et qu'il te devenait
nécessaire d'aller chercher à Paris le contrôle de la pensée et de
l'expérience des autres. Je t'ai laissé partir, mais à la condition que
lu reviendrais passer ici tous les étés. Dès à présent, n'oublie pas
cela non plus. Je t'envoie ce roman comme un son lointain de nos
cornemuses, pour te rappeler que les feuilles poussent, que les
rossignols sont arrivés, et que la grande fête printanière de la nature
va commencer aux champs.
GEORGE SAND.
Nohant, le 17 avril 1853.
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