Aline et Valcour, tome 2 - ou le roman philosophique
Sade, Marquis de, 1740-1814
French
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ALINE ET VALCOUR,
ou
LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.
par
D.A.F. DE SADE
TOME II.
TROISIÈME PARTIE.
Écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France.
ORNÉ DE SEIZE GRAVURES.
1795.
Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,
Cum dare conantur prius oras pocula circum
Contingunt mellis dulci flavoque liquore,
Ut puerum aetas improvida ludificetur
Labrorum tenus; interea perpotet amarum
Absinthy lathicem deceptaque non capiatur,
Sed potius tali tacta recreata valescat.
Luc. Lib. 4.
LETTRE TRENTE-CINQUIÈME,
Déterville à Valcour.
Verfeuille, 16 Novembre.
HISTOIRE DE SAINVILLE ET DE LÉONORE.[1]
C'est en présentant l'objet qui l'enchaîne, qu'un amant peut se flatterd'obtenir l'indulgence de ses fautes: daignez jeter les yeux surLéonore, et vous y verrez à-la-fois la cause de mes torts, et la raisonqui les excuse.
Né dans la même ville qu'elle, nos familles unies par les noeuds du sanget de l'amitié, il me fut difficile de la voir long-tems sans l'aimer;elle sortait à peine de l'enfance, que ses charmes faisaient déjà leplus grand bruit, et je joignis à l'orgueil d'être le premier à leurrendre hommage, le plaisir délicieux d'éprouver qu'aucun objet nem'embrâsait avec autant d'ardeur.
Léonore dans l'âge de la vérité et de l'innocence, n'entendit pas l'aveude mon amour sans me laisser voir qu'elle y était sensible, et l'instantoù cette bouche charmante sourit pour m'apprendre que je n'étais pointhaï, fut, j'en conviens, le plus doux de mes jours. Nous suivîmes lamarche ordinaire, celle qu'indique le coeur quand il est délicat etsensible, nous nous jurâmes de nous aimer, de nous le dire, et bientôtde n'être jamais l'un qu'à l'autre. Mais nous étions loin de prévoir lesobstacles que le sort préparait à nos desseins.—Loin de penser quequand nous osions nous faire ces promesses, de cruels parenss'occupaient à les contrarier, l'orage se formait sur nos têtes, et lafamille de Léonore travaillait à un établissement pour elle au mêmeinstant où la mienne allait me contraindre à en accepter un.
Léonore fut avertie la première; elle m'instruisit de nos malheurs; elleme jura que si je voulais être ferme, quels que fussent les inconvéniensque nous éprouvassions, nous serions pour toujours l'un à l'autre; je nevous rends point la joie que m'inspira cet aveu, je ne vous peindrai quel'ivresse avec laquelle j'y répondis.
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