Abélard, Tome II
Rémusat, Charles de, 1797-1875
French
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ABÉLARD
PAR
CHARLES DE RÉMUSAT.
1845
Spero equidem quod gloriam eorum
qui nunc sunt posteritas celebrabit.
JEAN DE SALISBURY, disciple d'Abélard
Metalogicus in prologo.
TOME DEUXIÈME
DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD.
CHAPITRE VIII.
DE LA MÉTAPHYSIQUE D'ABÉLARD.—De Generibus et Speciebus.—QUESTIONDES UNIVERSAUX.
La nature des genres et des espèces a donné lieuà la controverse la plus longue peut-être et la plusanimée, certainement la plus abstraite, qui ait passionnél'esprit humain. Rien en effet ne ressemblemoins à une question pratique, à une de ces questionsmêlées aux intérêts du monde et aux affairesde la vie, que celle de savoir ce qu'il faut penser dela nature des idées générales. S'il existe une chosequi paraisse une simple curiosité scientifique, c'estassurément une recherche dont il est difficile defaire saisir l'objet même à bien des esprits cultivés.Cependant la durée de la controverse est un faithistorique. Elle a commencé avant le moyen âge, etelle s'est maintenue à l'état de guerre civile intellectuelle,depuis le XIe siècle jusqu'à la fin du XVe,c'est-à -dire pendant plus de quatre cents ans. Lachaleur et la violence même avec lesquelles cetteguerre a été soutenue passe toute idée; et si le règnede la scolastique est à bon droit regardé comme l'èredes disputes, il en doit la réputation à la questiondes universaux.
Aussi a-t-on pu dériver toute la scolastique decette unique question. C'est Abélard lui-même quia dit: «Il semblait que la science résidât tout entièredans la doctrine des universaux1.» Et l'undes hommes qui ont décrit avec le plus de vivacitéet jugé le plus librement les querelles de ce temps,Jean de Salisbury, voulant dépeindre la présomptionde certains docteurs, s'exprime ainsi:
Tout apprenti, dès qu'il sait joindre deux parties d'oraison, setient et parle comme s'il savait tous les arts2; il vous apporte unsystème nouveau touchant les genres et les espèces, un systèmeinconnu de Boèce, ignoré de Platon, et que par un heureux sort ilvient tout fraîchement de découvrir dans les mystères d'Aristote; ilest prêt à vous résoudre une question sur laquelle le monde en travaila vieilli, pour laquelle il a été consumé plus de temps que lamaison de César n'en a usé à gagner et à régir l'empire du monde,pour laquelle il a été versé plus d'argent que n'en a possédé Crésusdans toute son opulence. Elle a retenu en effet si longtemps grandnombre de gens, que, ne cherchant que cela dans toute leur vie, ilsn'ont en fin de compte trouvé ni cela ni autre chose; et c'est peut-êtreque leur curiosité ne s'est pas contentée de ce qui pouvait êtretrouvé; car de même que dans l'ombre d'un corps quelconque lasubstance corporelle se cherche vainement, ainsi dans les intelligiblesqui peuvent être compris universellement, mais non existeruniversellement, la substance d'une solide existence ne saurait êtrerencontrée. User sa vie en de telles recherches, c'est le fait d'un
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