Le gorille
Méténier, Oscar, 1859-1913
French
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LE GORILLE
Roman Parisien
par
OSCAR MÉTÉNIER
1891
VICTOR-HAVARD, ÉDITEUR
168, Boulevard Saint-Germain, Paris
I
Dans un fumoir élégant de la rue Bellechasse, un soir de mai, se
trouvaient réunis trois hommes, trois amis d'enfance, charmés de se
retrouver après une longue séparation.
Ils n'étaient ni vieux ni jeunes. L'amphitryon était un militaire de
haut grade, raide comme une lance, au parler brusque et bref, mais de
cordiale humeur avec ses intimes, c'est-Ã -dire avec peu de gens.
Le deuxième avait dépensé en voyages d'exploration le meilleur de sa vie.
Il portait les insignes ordinaires de cette carrière aventureuse; il
était absolument chauve et très barbu.
Le troisième était un personnage de grande taille, aux cheveux blonds
mêlés de blancs, à physionomie expressive, douce et attristée. L'homme
du monde dominait en lui, comme l'homme d'action dans le militaire, et le
sceptique dans le voyageur.
Et c'était justement pour fêter le retour de ce dernier, Adrien de
Vermont, arrivé récemment de la côte orientale d'Afrique, que le général
Mayran avait convoqué Paul de Breuilly.
M. de Vermont, emporté par son sujet, avait évoqué en poète la vie
mystérieuse de ces pays étranges, éternellement rebelles à la
civilisation européenne. Il en vint à parler chasses.
--Je me souviendrai toujours, dit-il, d'une certaine chasse au gorille
qui m'a fait éprouver une des plus fortes émotions que j'aie ressenties.
--Raconte-nous cela, s'exclama le général; mais d'abord édifie-nous sur
les moeurs particulières de cet animal-là . Je suis un ignorant, tu sais.
M. de Vermont sourit.
--Les gorilles, dit-il, sont, suivant la science officielle, des
mammifères, des quadrumanes, famille des simiens, division des singes
anthropomorphes, genre voisin des chimpanzés, créé par Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire et ne renfermant qu'une seule espèce: le _gorilla gina_ de
Hannon, le _gorgona_ de Pline, le _pongo_ d'André Battel. Pour les nègres
de la Guinée, les gorilles sont d'assez méchants nègres, velus comme les
troncs séculaires ou les roches où ils vivent, faisant des fagots,
construisant des cabanes au moyen de ces fagots, enlevant des négresses
pour leur sérail, mais ne sachant ni parler un idiome, ni faire du feu,
ces deux apanages de l'humanité. Un peloton de gorilles, armés de ses
dents et de simples bâtons, mettrait en fuite un de tes bataillons,
Gustave, alors même que tu le commanderais en personne.
--Cette petite digression, dit le général, pour en arriver à nous dire
que tu as tué tout seul une douzaine de ces colosses-là ?
--Non, un seul, et pas à moi seul! J'étais à Denis, au Gabon, côte de
Guinée. Une vaste case, au pied d'une colline, à la lisière d'un
hémicycle de pâturages, bordé de grands bois, était habitée par un
clergyman anglais avec sa famille. Sa fille aînée, miss Esther, était
âgée de dix-huit ans et fort belle.
Un beau jour, elle disparut. Je laissai la mère et les autres soeurs en
larmes, et je partis avec le père et quelques gaillards déterminés, pour
une battue, de celles où une branche cassée, où des empreintes de pas
sont les seuls guides.
Après trois jours, nous revenions plus tristes qu'en partant. Au moment
de revoir fumer le toit de la case dans la plaine, nous retrouvâmes, sous
un grand arbre, Esther gisant meurtrie, presque méconnaissable, roulée
dans ses vêtements déchirés et tachés de sang. Elle semblait morte.
Cependant ses yeux étaient ouverts et ils nous regardaient. Le clergyman
se prosterna, en portant vivement la main sur le coeur de son enfant.
Plus médecin que lui, j'examinai la situation, qui semblait désespérée,
et je dis au père quelques mots à voix basse. Il frémit. La jeune fille
fut relevée et emportée à la maison avec des précautions infinies, tandis
qu'un nègre nous devançait pour annoncer à la mère que miss Esther
n'était pas morte. Je puis vous dire qu'elle avait été guettée, emportée
et violentée par un gorille.
Brisée, anéantie, folle de peur, miss Esther n'avait pu ni fuir, ni même
se rappeler par où son athlétique ravisseur avait passé; elle s'était
renfermée dans l'immobilité de l'oiseau surpris par la couleuvre;
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