Fables de La Fontaine - Tome Premier
La Fontaine, Jean de, 1621-1695
French
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Jean de La Fontaine
FABLES
(1668 - 1694)
Livre I
Table des matières
L'indulgence que l'on a eue pour quelques-unes de mes fables me donnelieu d'espérer la même grâce pour ce recueil. Ce n'est pas qu'un desmaîtres de notre éloquence n'ait désapprouvé le dessein de les mettre envers. Il a cru que leur principal ornement est de n'en avoir aucun; qued'ailleurs la contrainte de la poésie, jointe à la sévérité de notrelangue, m'embarrasseraient en beaucoup d'endroits, et banniraient de laplupart de ces récits la breveté, qu'on peut fort bien appeler l'âme duconte, puisque sans elle il faut nécessairement qu'il languisse. Cetteopinion ne saurait partir que d'un homme d'excellent goût; jedemanderais seulement qu'il en relâchât quelque peu, et qu'il crût queles grâces lacédémoniennes ne sont pas tellement ennemies des musesfrançaises que l'on ne puisse souvent les faire marcher de compagnie.
Après tout, je n'ai entrepris la chose que sur l'exemple, je ne veux pasdire des anciens, qui ne tire point à conséquence pour moi, mais surcelui des modernes. C'est de tout temps, et chez tous les peuples quifont profession de poésie, que le Parnasse a jugé ceci de son apanage. Apeine les fables qu'on attribue à Ésope virent le jour, que Socratetrouva à propos de les habiller des livrées des muses. Ce que Platon enrapporte est si agréable, que je ne puis m'empêcher d'en faire un desornements de cette préface. Il dit que, Socrate étant condamné audernier supplice, l'on remit l'exécution de l'arrêt, à cause decertaines fêtes. Cébès l'alla voir le jour de sa mort. Socrate lui ditque les dieux l'avaient averti plusieurs fois, pendant son sommeil,qu'il devait s'appliquer à la musique avant qu'il mourût. Il n'avait pasentendu d'abord ce que ce songe signifiait: car, comme la musique nerend pas l'homme meilleur, à quoi bon s'y attacher? Il fallait qu'il yeût du mystère là-dessous, d'autant plus que les dieux ne se lassaientpoint de lui envoyer la même inspiration. Elle lui était encore venueune de ces fêtes. Si bien qu'en songeant aux choses que le Ciel pouvaitexiger de lui, il s'était avisé que la musique et la poésie ont tant derapport, que possible était-ce de la dernière qu'il s'agissait. Il n'y apoint de bonne poésie sans harmonie; mais il n'y en a point non plussans fiction, et Socrate ne savait que dire la vérité. Enfin il avaittrouvé un tempérament: c'était de choisir des fables qui continssentquelque chose de véritable, telles que sont celles d'Ésope. Il employadonc à les mettre en vers les derniers moments de sa vie.
Socrate n'est pas le seul qui ait considéré comme sœurs la poésie etnos fables. Phèdre a témoigné qu'il était de ce sentiment, et parl'excellence de son ouvrage nous pouvons juger de celui du prince desphilosophes. Après Phèdre, Avienus a traité le même sujet. Enfin lesmodernes les ont suivis: nous en avons des exemples non seulement chezles étrangers, mais chez nous. Il est vrai que lorsque nos gens y onttravaillé, la langue était si différente de ce qu'elle est qu'on ne lesdoit considérer que comme étrangers. Cela ne m'a point détourné de monentreprise: au contraire, je me suis flatté de l'espérance que si je necourais dans cette carrière avec succès, on me donnerait au moins lagloire de l'avoir ouverte.
Il arrivera possible que mon travail fera naître à d'autres personnesl'envie de porter la chose plus loin. Tant s'en faut que cette matière
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