Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 1)
Guizot, François Pierre Guillaume, 1787-1874
French
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MÉMOIRES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE MON TEMPS (I)
PARIS--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DECESSOIS.
55, QUAI DES AUGUSTINS.
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS.
MÉMOIRES
POUR SERVIR A
L'HISTOIRE DE MON TEMPS
PAR
M. GUIZOT
TOME PREMIER
1858
CHAPITRE I.
LA FRANCE AVANT LA RESTAURATION.
Mes raisons pour publier ces _Mémoires_ de mon vivant--Mon entrée dans
le monde--Mes premières relations avec M. de Chateaubriand, M. Suard,
Mme de Staël, M. de Fontanes M. Royer-Collard.--On veut me faire
nommer auditeur au Conseil d'État impérial.--Pourquoi cela n'eut pas
lieu--J'entre dans l'Université--J'ouvre mon cours d'histoire
moderne--Salons libéraux et comité royaliste--Caractère des diverses
oppositions vers la fin de l'Empire.--Tentative de résistance du
Corps législatif.--MM. Laîné, Gallois, Maine-Biran, Raynouard et
Flaugergues--Je pars pour Nîmes--État et aspect de Paris et de la France
en mars 1814--La Restauration s'accomplit.--Je reviens à Paris et je
suis nommé secrétaire général au ministère de l'intérieur.
(1807-1814.)
J'agis autrement que n'ont fait naguère plusieurs de mes contemporains;
je publie mes Mémoires pendant que je suis encore là pour en répondre.
Ce n'est point par lassitude du repos, ni pour rouvrir à d'anciennes
luttes une petite arène, à défaut de la grande, maintenant fermée. J'ai
beaucoup lutté dans ma vie, et avec ardeur. L'âge et la retraite ont
répandu, pour moi, leur paix sur le passé. C'est d'un ciel profondément
serein que je reporte aujourd'hui mes regards vers cet horizon chargé de
tant d'orages. Je sonde attentivement mon âme, et je n'y découvre aucun
sentiment qui envenime mes souvenirs. Point de fiel permet beaucoup de
franchise. C'est la personnalité qui altère ou décrie la vérité. Voulant
parler de mon temps et de ma propre vie j'aime mieux le faire du bord
que du fond de la tombe. Pour moi-même, j'y trouve plus de dignité, et
pour les autres j'en apporterai, dans mes jugements et dans mes paroles,
plus de scrupule. Si des plaintes s'élèvent, ce que je ne me flatte
guère d'éviter, on ne dira pas du moins que je n'ai pas voulu les
entendre, et que je me suis soustrait au fardeau de mes oeuvres.
D'autres raisons encore me décident. La plupart des. Mémoires sont
publiés ou trop tôt ou trop tard. Trop tôt, ils sont indiscrets ou
insignifiants; on dit ce qu'il conviendrait encore de taire, ou bien on
tait ce qui serait curieux et utile à dire. Trop tard, les Mémoires ont
perdu beaucoup de leur opportunité et de leur intérêt; les contemporains
ne sont plus là pour mettre à profit les vérités qui s'y révèlent et
pour prendre à leurs récits un plaisir presque personnel. Ils n'ont plus
qu'une valeur morale ou littéraire, et n'excitent plus qu'une curiosité
oisive. Quoique je sache combien l'expérience s'évanouit en passant
d'une génération à l'autre, je ne crois pas qu'il n'en reste absolument
rien, ni que la connaissance précise des fautes des pères et des raisons
de leurs échecs demeure tout à fait sans fruit pour les enfants. Je
voudrais transmettre à ceux qui viendront après moi, et qui auront
aussi leurs épreuves, un peu de la lumière qui s'est faite, pour moi,
à travers les miennes. J'ai défendu tour à tour la liberté contre le
pouvoir absolu et l'ordre contre l'esprit révolutionnaire; deux grandes
causes qui, à bien dire, n'en font qu'une, car c'est leur séparation qui
les perd tour à tour l'une et l'autre. Tant que la liberté n'aura pas
hautement rompu avec l'esprit révolutionnaire et l'ordre avec le pouvoir
absolu, la France sera ballottée de crise en crise et de mécompte en
mécompte. C'est ici vraiment la cause nationale. Je suis attristé, mais
point troublé de ses revers; je ne renonce ni à son service ni à son
triomphe. Dans les épreuves suprêmes, c'est mon naturel, et j'en
remercie Dieu comme d'une faveur, de conserver les grands désirs,
quelque incertaines ou lointaines que soient les espérances.
Dans les temps anciens et modernes, de grands historiens, les plus
grands, Thucydide, Xénophon, Salluste, César, Tacite, Machiavel,
Clarendon, ont écrit et quelques-uns ont eux-mêmes publié l'histoire
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