Mémoires pour servir à l Histoire de mon temps (Tome 8)
Guizot, François Pierre Guillaume, 1787-1874
French
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MÉMOIRES
POUR SERVIR A
L'HISTOIRE DE MON TEMPS
PAR
M. GUIZOT
TOME HUITIÈME
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE.
1864
CHAPITRE XXXIV.
LE GOUVERNEMENT PARLEMENTAIRE.
(1840-1848.)
Le gouvernement libre est le but et le besoin des sociétés modernes.--La
responsabilité du pouvoir est le principe essentiel du gouvernement
libre.--Le gouvernement libre peut et doit avoir, selon les lieux et les
temps, des formes différentes.--Exemples: l'Angleterre et la France, les
États-Unis d'Amérique et la Suisse.--Le gouvernement parlementaire est
l'une des formes du gouvernement libre.--La formation des partis
politiques est l'une des conditions du gouvernement
parlementaire.--Accomplissement de ces conditions par le cabinet du 29
octobre 1840.--Son homogénéité et son unité.--Les changements survenus
dans sa composition ne les altèrent point.--Rapports de ses membres
entre eux.--Ses rapports avec les Chambres.--Formation et action du
parti conservateur.--De la corruption électorale et parlementaire.--De
l'opposition parlementaire.--Séance du 26 janvier 1844 à la Chambre des
députés.--Rapports du cabinet et mes rapports personnels avec le roi
Louis-Philippe.--De la maxime: «Le roi règne et ne gouverne
pas.»--Caractères du gouvernement parlementaire pendant la durée du
cabinet du 29 octobre 1840.
Un grand bruit s'est fait et se fait encore autour de ces mots, «le
gouvernement parlementaire.» La question ainsi posée est plus grande que
le bruit qu'elle soulève. Il s'agit de bien autre chose et de bien plus
que de ce qu'on appelle le gouvernement parlementaire. Ce que la France
cherche depuis 1789, à travers toutes les vicissitudes de ses
dispositions et de ses destinées, ce que l'Europe appelle de ses voeux
confus mais obstinés, c'est le gouvernement libre. La liberté politique,
c'est-à-dire l'intervention et le contrôle efficace des peuples dans
leur gouvernement, c'est là le besoin et le travail, bruyant ou latent,
de l'état social qui, depuis dix-neuf siècles, sous l'influence de la
religion chrétienne et par le cours naturel de la civilisation moderne,
s'est développé chez les nations européennes, et qui prévaut partout où
elles portent leur esprit avec leur empire. Parlementaire ou non, le
gouvernement est-il un gouvernement libre ou en train de le devenir? Là
est la question.
La liberté politique a, selon les lieux et les temps, des formes et des
mesures très-diverses. Elle a pourtant des conditions essentielles et
vitales, qui varient aussi selon les lieux et les temps, mais sans
lesquelles les peuples ne croiraient pas la posséder et ne la
posséderaient réellement pas. La liberté politique peut exister, elle a
existé très-inégalement distribuée entre les diverses classes de
citoyens. Elle a existé entourée d'esclaves. Elle n'aurait pas existé,
aux yeux de la Grèce et de Rome, sans l'élection temporaire de tous les
pouvoirs publics et sans les luttes républicaines de l'_Agora_ et du
_Forum_. C'étaient là, dans l'antiquité païenne, les formes et les
conditions nécessaires du gouvernement libre. Chez les peuples modernes
et chrétiens, cet état des esprits et des faits s'est grandement
modifié: d'une part, les conditions du gouvernement libre sont devenues
plus nombreuses, plus élevées et plus compliquées; d'autre part, ses
formes ont été plus variées. L'action des assemblées représentatives, la
libre discussion des affaires publiques au dedans et au dehors de leur
enceinte, la liberté électorale, la liberté religieuse, la liberté de la
presse, la liberté du travail, l'égalité civile, l'indépendance
judiciaire, telles sont aujourd'hui les impérieuses conditions du
gouvernement libre. Et en même temps la diversité des faits sociaux,
intérieurs ou extérieurs, a suscité ou même imposé au gouvernement
libre, dans les divers États, des formes très diverses; la république
n'est plus sa seule forme naturelle, ni la seule bonne, ni la seule
possible; il admet, il exige, dans certains cas, celle de la monarchie.
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