Mémoires pour servir à l Histoire de mon temps (Tome 7)
Guizot, François Pierre Guillaume, 1787-1874
French
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MÉMOIRES
POUR SERVIR A
L'HISTOIRE DE MON TEMPS
PAR
M. GUIZOT
TOME SEPTIÈME
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1865
CHAPITRE XXXIX
ÉLECTIONS DE 1842.--MORT DE M. LE DUC D'ORLÉANS.
LOI DE RÉGENCE (1842).
M. Royer-Collard et le général Foy.--Par quels motifs je me suis
appliqué à garder toute l'indépendance de ma pensée et de ma conduite en
présence des sentiments et des désirs populaires.--Mes entretiens avec
le comte Siméon et M. Jouffroy peu avant leur mort.--Leur opinion sur
notre politique.--Caractère et résultats des élections de la Chambre
des députés en juillet 1842.--Mort de M. le duc d'Orléans.--Ma
correspondance diplomatique après sa mort.--Attitude des gouvernements
européens.--Conversation du prince de Metternich avec le comte
de Flahault.--Obsèques de M. le duc d'Orléans à Paris et à
Dreux.--Préparation et présentation du projet de loi sur la
régence.--Discussion de ce projet dans les deux Chambres.--Le duc
de Broglie, M. Dupin, M. Thiers, M. de Lamartine, M. Berryer et
moi.--Sollicitude du roi Louis-Philippe.--Adoption du projet.--M. le
duc d'Orléans et son caractère.--Conséquences de sa mort.
M. Royer-Collard voyait un jour le général Foy pensif et un peu triste
après un discours excellent qui n'avait pas obtenu un succès aussi
populaire ni aussi prompt qu'il l'eût souhaité: «Mon cher général, lui
dit-il, vous en demandez trop; vous voulez satisfaire également les
connaisseurs et la foule; cela ne se peut pas, il faut choisir.»
M. Royer-Collard parlait en connaisseur plutôt qu'en acteur politique;
il était homme de méditation plus que d'action, et il tenait plus à
manifester fièrement sa pensée qu'à faire prévaloir sa volonté. Le
général Foy avait une ambition plus pratique et plus compliquée; il
voulait réussir dans les événements comme dans les esprits, dans la
foule comme parmi les connaisseurs. C'est, de nos jours, la difficulté
et l'honneur du gouvernement libre que les hommes publics aient besoin
de ce double succès. Pendant bien des siècles, ils n'ont eu guère à
se préoccuper des spectateurs ni des penseurs: soit qu'ils ne
recherchassent que leur propre fortune, soit qu'ils eussent à coeur de
servir les intérêts du prince et du pays, ils poursuivaient leur but
selon leurs propres idées, sans avoir incessamment affaire à de hardis
publicistes, à d'exigeants critiques et à tout un peuple présent à
toutes leurs paroles et à tous leurs actes. Il fallait sans doute qu'en
définitive ils triomphassent de leurs adversaires et qu'ils réussissent
dans ce qu'ils avaient entrepris; mais ils n'étaient pas tenus d'être, à
chaque pas, compris et acceptés à tous les degrés de l'échelle sociale.
Ils sont maintenant soumis à cette rude condition; ils font les affaires
et ils vivent sous les yeux d'une société tout entière attentive, pleine
à la fois de doctes et d'ignorants, tous raisonneurs et curieux, tous
en mesure de manifester et de soutenir leurs intérêts, légitimes ou
illégitimes, leurs idées justes ou fausses. Entre toutes ces influences
et toutes ces exigences, tantôt de la foule, tantôt des connaisseurs,
M. Royer-Collard, qui ne leur demandait rien, pouvait librement choisir;
mais le général Foy, qui aspirait au pouvoir pour son parti et pour
lui-même, ne pouvait se dispenser de compter avec toutes et de leur
faire à toutes leur part. Il y eût été encore bien plus obligé si
une mort prématurée ne l'eût arrêté dans sa carrière, et si, après la
révolution de 1830, il eût été appelé en effet à gouverner.
On m'a souvent reproché de ne pas tenir assez de compte des sentiments
et des désirs populaires. On ne sait pas combien, même avant de le
subir, je me suis préoccupé de ce reproche. Je suis plus enclin qu'on ne
pense au désir de plaire, à l'esprit de conciliation, et je connais tout
le prix comme tout le charme de cette sympathie générale qu'on appelle
la popularité: «M. Guizot, disait un jour sir Robert Peel à lord
Aberdeen, fait beaucoup de concessions à ses amis; moi, je n'en fais
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