Mémoires pour servir à l Histoire de mon temps (Tome 5)
Guizot, François Pierre Guillaume, 1787-1874
French
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MÉMOIRES
POUR SERVIR A
L'HISTOIRE DE MON TEMPS
PAR
M. GUIZOT
TOME CINQUIÈME
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15,
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE.
1862
CHAPITRE XXVII
MON AMBASSADE EN ANGLETERRE.
Mon arrivée en Angleterre; aspect général du pays.--Mon établissement
dans _Hertford-House_, hôtel de l'ambassade.--Je présente à la
reine Victoria mes lettres de créance.--Incident de cette
audience.--Situation respective de l'aristocratie et de la démocratie
dans le gouvernement anglais.--Mon premier dîner et ma première soirée
chez lord Palmerston.--Lord Melbourne et lord Aberdeen.--Le duc
de Wellington.--Mon premier dîner chez la reine, à
Buckingham-Palace.--Lever que tient la reine au palais de
Saint-James.--Chute du maréchal Soult et avénement de M.
Thiers.--Dispositions du roi Louis-Philippe.--Situation de M.
Thiers.--Opinions diverses de mes amis sur la question de savoir si
je dois rester ambassadeur à Londres.--Raisons qui me décident à
rester.--Mes lettres à mes amis.--Commencement de la correspondance
entre M. Thiers et moi.
J'avais beaucoup étudié l'histoire d'Angleterre et la société
anglaise. J'avais souvent discuté, dans nos Chambres, les questions de
politique extérieure. Mais je n'étais jamais allé en Angleterre et je
n'avais jamais fait de diplomatie. On ne sait pas combien on ignore et
tout ce qu'on a à apprendre tant qu'on n'a pas vu de ses propres yeux
le pays et fait soi-même le métier dont on parle.
Ma première impression, en débarquant à Douvres, le 27 février 1840,
fut une impression de contraste. A Calais, moins de population que
d'espace, peu de mouvement d'affaires, des promeneurs errants sur la
place d'armes ou sur le port, quelques groupes arrêtés çà et là
et causant tout haut, des enfants courant et jouant avec bruit;
à Douvres, une population pressée, silencieuse, ne cherchant ni
conversation ni distraction, allant à ses affaires; sur une rive, le
loisir animé; sur l'autre, l'activité préoccupée de son but. A
mon arrivée à Douvres comme à mon départ de Calais, des curieux
s'approchaient de moi; mais les uns regardaient pour s'amuser, les
autres observaient attentivement. Pendant ma route en poste de Douvres
à Londres, j'eus d'abord une impression semblable; en traversant
soit les campagnes, soit les villes, dans l'aspect du pays et des
personnes, ce n'était plus la France que je voyais; après deux heures
de voyage, cette impression avait disparu; je me sentais comme en
France, dans une société bien réglée, au milieu d'une population
intelligente, active et paisible. Sous des physionomies diverses,
c'était la même civilisation générale. On passe sans cesse, en
Angleterre, de l'une à l'autre de ces impressions; ce sont tantôt les
différences, tantôt les ressemblances des deux pays qui apparaissent.
J'arrivai à Londres vers la fin de la matinée; j'avais voyagé par un
beau soleil froid qui entra, comme moi, dans le vaste brouillard de
la ville et s'y éteignit tout à coup. C'était encore le jour, mais un
jour sans lumière. En traversant Londres, rien n'attira vivement mes
regards; édifices, maisons, boutiques, tout me parut petit, monotone
et mesquinement orné; partout des colonnes, des colonnettes, des
pilastres, des figurines, des enjolivements de toute espèce; mais
l'ensemble frappe par la grandeur. Londres semble un espace sans
limites, plein d'hommes qui y déploient continûment, silencieusement,
leur activité et leur puissance. Et au milieu de cette grandeur
générale, la propreté extérieure des maisons, les larges trottoirs,
l'éclat des carreaux de vitre, des balustrades en fer, des marteaux
de porte, donnent à la ville un air de soin et de bonne tenue qui se
passe presque de bon goût.
La première figure connue que j'aperçus dans les rues fut celle de
lady Palmerston dont la voiture croisa la mienne. J'arrivai enfin à
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