Germinie Lacerteux
Goncourt, Edmond de, 1822-1896;Goncourt, Jules de, 1830-1870
French
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ROMANS
DE
EDMOND ET JULES DE GONCOURT
GERMINIE LACERTEUX
PARIS
G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
11, RUE DE GRENELLLE, 11
1889
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Il nous faut demander pardon au public de lui donner ce livre, et
l'avertir de ce qu'il y trouvera.
Le public aime les romans faux: ce roman est un roman vrai.
Il aime les livres qui font semblant d'aller dans le monde: ce livre
vient de la rue.
Il aime les petites œuvres polissonnes, les mémoires de filles, les
confessions d'alcôves, les saletés érotiques, le scandale qui se
retrousse dans une image aux devantures des libraires: ce qu'il va lire
est sévère et pur. Qu'il ne s'attende point à la photographie décolletée
du Plaisir: l'étude qui suit est la clinique de l'Amour.
Le public aime encore les lectures anodines et consolantes, les
aventures qui finissent bien, les imaginations qui ne dérangent ni sa
digestion ni sa sérénité: ce livre, avec sa triste et violente
distraction, est fait pour contrarier ses habitudes et nuire à son
hygiène.
Pourquoi donc l'avons-nous écrit? Est-ce simplement pour choquer le
public et scandaliser ses goûts?
Non.
Vivant au dix-neuvième siècle, dans un temps de suffrage universel, de
démocratie, de libéralisme, nous nous sommes demandé si ce qu'on appelle
«les basses classes» n'avait pas droit au Roman; si ce monde sous un
monde, le peuple, devait rester sous le coup de l'interdit littéraire et
des dédains d'auteurs qui ont fait jusqu'ici le silence sur l'âme et le
cœur qu'il peut avoir. Nous nous sommes demandé s'il y avait encore,
pour l'écrivain et pour le lecteur, en ces années d'égalité où nous
sommes, des classes indignes, des malheurs trop bas, des drames trop mal
embouchés, des catastrophes d'une terreur trop peu noble. Il nous est
venu la curiosité de savoir si cette forme conventionnelle d'une
littérature oubliée et d'une société disparue, la Tragédie, était
définitivement morte; si, dans un pays sans caste et sans aristocratie
légale, les misères des petits et des pauvres parleraient à l'intérêt,
l'émotion, à la pitié, aussi haut que les misères des grands et des
riches; si, en un mot, les larmes qu'on pleure en bas pourraient faire
pleurer comme celles qu'on pleure en haut.
Ces pensées nous avaient fait oser l'humble roman de _Sœur Philomène_,
en 1861; elles nous font publier aujourd'hui _Germinie Lacerteux_.
Maintenant, que ce livre soit calomnié: peu lui importe. Aujourd'hui que
le Roman s'élargit et grandit, qu'il commence à être la grande forme
sérieuse, passionnée, vivante, de l'étude littéraire et de l'enquête
sociale, qu'il devient, par l'analyse et par la recherche psychologique,
l'Histoire morale contemporaine, aujourd'hui que le Roman s'est imposé
les études et les devoirs de la science, il peut en revendiquer les
libertés et les franchises. Et qu'il cherche l'Art et la Vérité; qu'il
montre des misères bonnes à ne pas laisser oublier aux heureux de Paris;
qu'il fasse voir aux gens du monde ce que les dames de charité ont le
courage de voir, ce que les reines autrefois faisaient toucher de l'œil
à leurs enfants dans les hospices: la souffrance humaine, présente et
toute vive, qui apprend la charité; que le Roman ait cette religion que
le siècle passé appelait de ce large et vaste nom: _Humanité_;--il lui
suffit de cette conscience: son droit est là .
GERMINIE
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