Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II - Étude sur l instinct et les moeurs des insectes
Fabre, Jean-Henri, 1823-1915
French
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Jean-Henri Fabre
NOUVEAUX SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES
Livre II
Étude sur l'instinct et les mœurs des insectes
(1882)
Pour tous les yeux attentifs, c'est un spectacle à la fois étrange etd'une grandeur singulière que celui des insectes industrieux déployantdans leurs travaux l'art le plus raffiné. L'instinct porté ainsi au plushaut degré dont la nature offre des exemples, confond la raison humaine.Le trouble de l'esprit augmente, lorsque intervient l'observationpatiente et minutieuse de tous les détails de la vie des êtres les mieuxdoués sous le rapport de l'instinct.
E. Blanchard.
C'est là ce que je désirais, hoc erat in votis: un coin de terre, ohpas bien grand, mais enclos et soustrait aux inconvénients de la voiepublique; un coin de terre abandonné, stérile, brûlé par le soleil,favorable aux chardons et aux hyménoptères. Là, sans crainte d'êtretroublé par les passants, je pourrais interroger l'Ammophile et leSphex, me livrer à ce difficultueux colloque dont la demande et laréponse ont pour langage l'expérimentation; là, sans expéditionslointaines qui dévorent le temps, sans courses pénibles qui énerventl'attention, je pourrais combiner mes plans d'attaque, dresser mesembûches et en suivre les effets chaque jour, à toute heure. Hoc eratin votis; oui, c'était là mon vœu, mon rêve, toujours caressé,toujours fuyant dans la nébulosité de l'avenir.
Aussi n'est-il pas commode de s'accorder un laboratoire en plein champs,lorsqu'on est sous l'étreinte du terrible souci du pain de chaque jour.Quarante ans j'ai lutté avec un courage inébranlable contre lesmesquines misères de la vie; et le laboratoire tant désiré est enfinvenu. Ce qu'il m'a coûté de persévérance, de travail acharné, jen'essayerai pas de le dire. Il est venu, et avec lui, condition plusgrave, peut-être un peu de loisir. Je dis peut-être, car je traînetoujours à la jambe quelques anneaux de la chaîne de forçat. Le vœus'est réalisé. C'est un peu tard, ô mes beaux insectes! je crains bienque la pêche ne me soit présentée alors que je commence à n'avoir plusde dents pour la manger. Oui, c'est un peu tard: les larges horizons dudébut sont devenus voûte surbaissée, étouffante, de jour en jour plusrétrécie. Ne regrettant rien dans le passé, sauf ceux que j'ai perdus,ne regrettant rien, pas même mes vingt ans, n'espérant rien non plus,j'en suis à ce point où, brisé par l'expérience des choses, on sedemande s'il vaut bien la peine de vivre.
Au milieu des ruines qui m'entourent, un pan de mur reste debout,inébranlable sur sa base bâtie à chaux et à sable; c'est mon amour pourla vérité scientifique. Est-ce assez, ô mes industrieux hyménoptères,pour entreprendre d'ajouter dignement encore quelques pages à votrehistoire?
Les forces ne trahiront-elles pas la bonne volonté? Pourquoi aussi vousai-je délaissés si longtemps? Des amis me l'ont reproché. Ah!
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