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Lettre a Louis XIV

Fénelon, François de Salignac de la Mothe-, 1651-1715

French



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Below is a summary of Lettre a Louis XIV








LETTRE A LOUIS XIV

par

François de Salignac de la Mothe Fénelon


La personne, Sire[1], qui prend la liberté de vous écrire cette lettre, n'a
aucun intérêt en ce monde. Elle ne l'écrit ni par chagrin, ni par ambition,
ni par envie de se mêler des grandes affaires. Elle vous aime sans être
connue de vous; elle regarde Dieu en votre personne. Avec toute votre
puissance, vous ne pouvez lui donner aucun bien qu'elle désire, et il n'y
a aucun mal qu'elle ne souffrît de bon cœur pour vous faire connaître les
vérités nécessaires à votre salut. Si elle vous parle fortement, n'en
soyez pas étonné, c'est que la vérité est libre et forte. Vous n'êtes
guère accoutumé à l'entendre. Les gens accoutumés à être flattés prennent
aisément pour chagrin, pour âpreté et pour excès, ce qui n'est que la
vérité toute pure. C'est la trahir que de ne vous la montrer pas dans
toute son étendue. Dieu est témoin que la personne qui vous parle le fait
avec un cœur plein de zèle, de respect, de fidélité et d'attendrissement
sur tout ce qui regarde votre véritable intérêt.

[Note 1: Les indices historiques mentionnés dans la lettre à Louis XIV
laissent présumer qu'elle fut écrite en 1694. Fénelon était alors
précepteur du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV.]

Vous êtes né, Sire, avec un cœur droit et équitable; mais ceux qui vous
ont élevé ne vous ont donné pour science de gouverner que la défiance, la
jalousie, l'éloignement de la vertu, la crainte de tout mérite éclatant,
le goût des hommes souples et rampants, la hauteur et l'attention à votre
seul intérêt.

Depuis environ trente ans, vos principaux ministres ont ébranlé et
renversé toutes les anciennes maximes de l'Etat, pour faire monter
jusqu'au comble votre autorité qui était devenue la leur parce qu'elle
était dans leurs mains. On n'a plus parlé de l'Etat ni des règles; on n'a
parlé que du Roi et de son bon plaisir. On a poussé vos revenus et vos
dépenses à l'infini. On vous a élevé jusqu'au ciel, pour avoir effacé,
disait-on, la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble, c'est-à-dire
pour avoir appauvri la France entière, afin d'introduire à la cour un luxe
monstrueux et incurable. Ils ont voulu vous élever sur les ruines de
toutes les conditions de l'Etat, comme si vous pouviez être grand en
ruinant tous vos sujets, sur qui votre grandeur est fondée. Il est vrai
que vous avez été jaloux de l'autorité, peut-être même trop, dans les
choses extérieures; mais, pour le fond, chaque ministre a été le maître
dans l'étendue de son administration. Vous avez cru gouverner, parce que
vous avez réglé les limites entre ceux qui gouvernent. Ils ont bien montré
au public leur puissance, et on ne l'a que trop sentie. Ils ont été durs,
hautains, injustes, violents, de mauvaise foi. Ils n'ont connu d'autre
règle, ni pour l'administration du dedans de l'Etat, ni pour les
négociations étrangères, que de menacer, que d'écraser, que d'anéantir
tout ce qui leur résistait. Ils ne vous ont parlé que pour écarter de vous
tout mérite qui pouvait leur faire ombrage. Ils vous ont accoutumé à
recevoir sans cesse des louanges outrées qui vont jusqu'à l'idolâtrie, et
que vous auriez dû, pour votre honneur, rejeter avec indignation. On a
rendu votre nom odieux, et toute la nation française insupportable à tous
nos voisins. On n'a conservé aucun ancien allié, parce qu'on n'a voulu que
des esclaves. On a causé depuis plus de vingt ans des guerres sanglantes.
Par exemple, Sire, on fit entreprendre à Votre Majesté, en 1672, la guerre
de Hollande pour votre gloire et pour punir les Hollandais qui avaient
fait quelque raillerie, dans le chagrin où on les avait mis en troublant
les règles de commerce établies par le cardinal de Richelieu. Je cite en
particulier cette guerre, parce qu'elle a été la source de toutes les
autres. Elle n'a eu pour fondement qu'un motif de gloire et de vengeance,
ce qui ne peut jamais rendre une guerre juste; d'où il s'ensuit que toutes
les frontières que vous avez étendues par cette guerre, sont injustement
acquises dans l'origine. Il est vrai, Sire, que les traités de paix
subséquents semblent couvrir et réparer cette injustice, puisqu'ils vous
ont donné les places conquises; mais une guerre injuste n'en est pas moins
injuste, pour être heureuse. Les traités de paix signés par les vaincus ne
sont point signés librement. On signe le couteau sur la gorge; on signe
malgré soi, pour éviter de plus grandes pertes; on signe comme on donne sa
bourse quand il la faut donner ou mourir. Il faut donc, Sire, remonter
jusqu'à cette origine de la guerre de Hollande, pour examiner devant Dieu
toutes vos conquêtes.

Il est inutile de dire qu'elles étaient nécessaires à votre Etat: le bien
d'autrui ne nous est jamais nécessaire. Ce qui nous est véritablement
nécessaire, c'est d'observer une exacte justice. Il ne faut pas même
prétendre que vous soyez en droit de retenir toujours certaines places,
parce qu'elles servent à la sûreté de vos frontières. C'est à vous à
chercher cette sûreté par de bonnes alliances, par votre modération, ou
par des places que vous pouvez fortifier derrière; mais enfin, le besoin
de veiller à notre sûreté ne nous donne jamais un titre de prendre la
terre de notre voisin. Consultez là-dessus des gens instruits et droits;
ils vous diront que ce que j'avance est clair comme le jour.

En voilà assez, Sire, pour reconnaître que vous avez passé votre vie
entière hors du chemin de la vérité et de la justice, et par conséquent
hors de celui de l'Evangile. Tant de troubles affreux qui ont désolé toute
l'Europe depuis plus de vingt ans, tant de sang répandu, tant de scandales
commis, tant de provinces saccagées, tant de villes et de villages mis en
cendres, sont les funestes suites de cette guerre de 1672, entreprise pour

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