Georges
Dumas père, Alexandre, 1802-1870
French
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Alexandre Dumas
GEORGES
(1843)
Ne vous est-il pas arrivé quelquefois, pendant une de ces longues,tristes et froides soirées d'hiver, où, seul avec votre pensée, vousentendiez le vent siffler dans vos corridors, et la pluie fouettercontre vos fenêtres; ne vous est-il pas arrivé, le front appuyé contrevotre cheminée, et regardant, sans les voir, les tisons pétillants dansl'âtre; ne vous est-il pas arrivé, dis-je, de prendre en dégoût notreclimat sombre, notre Paris humide et boueux, et de rêver quelque oasisenchantée, tapissée de verdure et pleine de fraîcheur, où vous puissiez,en quelque saison de l'année que ce fût, au bord d'une source d'eauvive, au pied d'un palmier, à l'ombre des jambosiers, vous endormir peuà peu dans une sensation de bien-être et de langueur?
Eh bien, ce paradis que vous rêviez existe; cet Eden que vous convoitiezvous attend; ce ruisseau qui doit bercer votre somnolente sieste tombeen cascade et rejaillit en poussière; le palmier qui doit abriter votresommeil abandonne à la brise de la mer ses longues feuilles, pareillesau panache d'un géant. Les jambosiers, couverts de leurs fruits irisés,vous offrent leur ombre odorante. Suivez-moi; venez.
Venez à Brest, cette sœur guerrière de la commerçante Marseille,sentinelle armée qui veille sur l'Océan; et là, parmi les cent vaisseauxqui s'abritent dans son port, choisissez un de ces bricks à la carèneétroite, à la voilure légère; aux mâts allongés comme en donne à ceshardis pirates le rival de Walter Scott, le poétique romancier de lamer. Justement nous sommes en septembre, dans le mois propice aux longsvoyages. Montez à bord du navire auquel nous avons confié notre communedestinée, laissons l'été derrière nous, et voguons à la rencontre duprintemps. Adieu, Brest! Salut, Nantes! Salut, Bayonne! Adieu, France!
Voyez-vous, à notre droite, ce géant qui s'élève à dix mille pieds dehauteur, dont la tête de granit se perd dans les nuages, au-dessusdesquels elle semble suspendue, et dont, à travers l'eau transparente,on distingue les racines de pierre qui vont s'enfonçant dans l'abîme?C'est le pic de Ténériffe, l'ancienne Nivaria, c'est le rendez-vous desaigles de l'Océan que vous voyez tourner autour de leurs aires et quivous paraissent à peine gros comme des colombes. Passons, ce n'est pointlà le but de notre course; ceci n'est que le parterre de l'Espagne, etje vous ai promis le jardin du monde.
Voyez-vous, à notre gauche, ce rocher nu et sans verdure que brûleincessamment le soleil des tropiques? C'est le roc où fut enchaîné sixans le Prométhée moderne; c'est le piédestal où l'Angleterre a élevéelle-même la statue de sa propre honte; c'est le pendant du bûcher deJeanne d'Arc et de l'échafaud de Marie Stuart; c'est le Golgothapolitique, qui fut dix-huit ans le pieux rendez-vous de tous lesnavires; mais ce n'est point encore là que je vous mène. Passons, nousn'avons plus rien à y faire: la régicide Sainte Hélène est veuve des
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