La Cité Antique - Étude sur Le Culte, Le Droit, Les Institutions de la Grèce et de Rome
Coulanges, Fustel de, 1830-1889
French
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LA CITE ANTIQUE
ETUDE SUR LE CULTE, LE DROIT, LES INSTITUTIONS DE LA GRECE ET DE ROME
PAR
FUSTEL DE COULANGES
INTRODUCTION.
DE LA NECESSITE D'ETUDIER LES PLUS VIEILLES CROYANCES DES ANCIENS POUR
CONNAITRE LEURS INSTITUTIONS.
On se propose de montrer ici d'apres quels principes et par quelles regles
la societe grecque et la societe romaine se sont gouvernees. On reunit
dans la meme etude les Romains et les Grecs, parce que ces deux peuples,
qui etaient deux branches d'une meme race, et qui parlaient deux idiomes
issus d'une meme langue, ont eu aussi les memes institutions et les memes
principes de gouvernement et ont traverse une serie de revolutions
semblables.
On s'attachera surtout a faire ressortir les differences radicales et
essentielles qui distinguent a tout jamais ces peuples anciens des
societes modernes. Notre systeme d'education, qui nous fait vivre des
l'enfance au milieu des Grecs et des Romains, nous habitue a les comparer
sans cesse a nous, a juger leur histoire d'apres la notre et a expliquer
nos revolutions par les leurs. Ce que nous tenons d'eux et ce qu'ils nous
ont legue nous fait croire qu'ils nous ressemblaient; nous avons quelque
peine a les considerer comme des peuples etrangers; c'est presque toujours
nous que nous voyons en eux. De la sont venues beaucoup d'erreurs. Nous ne
manquons guere de nous tromper sur ces peuples anciens quand nous les
regardons a travers les opinions et les faits de notre temps.
Or les erreurs en cette matiere ne sont pas sans danger. L'idee que l'on
s'est faite de la Grece et de Rome a souvent trouble nos generations. Pour
avoir mal observe les institutions de la cite ancienne, on a imagine de
les faire revivre chez nous. On s'est fait illusion sur la liberte chez
les anciens, et pour cela seul la liberte chez les modernes a ete mise en
peril. Nos quatre-vingts dernieres annees ont montre clairement que l'une
des grandes difficultes qui s'opposent a la marche de la societe moderne,
est l'habitude qu'elle a prise d'avoir toujours l'antiquite grecque et
romaine devant les yeux.
Pour connaitre la verite sur ces peuples anciens, il est sage de les
etudier sans songer a nous, comme s'ils nous etaient tout a fait
etrangers, avec le meme desinteressement et l'esprit aussi libre que nous
etudierions l'Inde ancienne ou l'Arabie.
Ainsi observees, la Grece et Rome se presentent a nous avec un caractere
absolument inimitable. Rien dans les temps modernes ne leur ressemble.
Rien dans l'avenir ne pourra leur ressembler. Nous essayerons de montrer
par quelles regles ces societes etaient regies, et l'on constatera
aisement que les memes regles ne peuvent plus regir l'humanite.
D'ou vient cela? Pourquoi les conditions du gouvernement des hommes ne
sont-elles plus les memes qu'autrefois? Les grands changements qui
paraissent de temps en temps dans la constitution des societes, ne peuvent
etre l'effet ni du hasard, ni de la force seule. La cause qui les produit
doit etre puissante, et cette cause doit resider dans l'homme. Si les lois
de l'association humaine ne sont plus les memes que dans l'antiquite,
c'est qu'il y a dans l'homme quelque chose de change. Nous avons en effet
une partie de notre etre qui se modifie de siecle en siecle; c'est notre
intelligence. Elle est toujours en mouvement, et presque toujours en
progres, et a cause d'elle, nos institutions et nos lois sont sujettes au
changement. L'homme ne pense plus aujourd'hui ce qu'il pensait il y a
vingt-cinq siecles, et c'est pour cela qu'il ne se gouverne plus comme il
se gouvernait.
L'histoire de la Grece et de Rome est un temoignage et un exemple de
l'etroite relation qu'il y a toujours entre les idees de l'intelligence
humaine et l'etat social d'un peuple. Regardez les institutions des
anciens sans penser a leurs croyances, vous les trouvez obscures,
bizarres, inexplicables. Pourquoi des patriciens et des plebeiens, des
patrons et des clients, des eupatrides et des thetes, et d'ou viennent les
differences natives et ineffacables que nous trouvons entre ces classes?
Que signifient ces institutions lacedemoniennes qui nous paraissent si
contraires a la nature? Comment expliquer ces bizarreries iniques de
l'ancien droit prive: a Corinthe, a Thebes, defense de vendre sa terre; a
Athenes, a Rome, inegalite dans la succession entre le frere et la soeur?
Qu'est-ce que les jurisconsultes entendaient par l'_agnation_, par la
_gens_? Pourquoi ces revolutions dans le droit, et ces revolutions dans la
politique? Qu'etait-ce que ce patriotisme singulier qui effacait
quelquefois tous les sentiments naturels? Qu'entendait-on par cette
liberte dont on parlait sans cesse? Comment se fait-il que des
institutions qui s'eloignent si fort de tout ce dont nous avons l'idee
aujourd'hui, aient pu s'etablir et regner longtemps? Quel est le principe
superieur qui leur a donne l'autorite sur l'esprit des hommes?
Mais en regard de ces institutions et de ces lois, placez les croyances;
les faits deviendront aussitot plus clairs, et leur explication se
presentera d'elle-meme. Si, en remontant aux premiers ages de cette race,
c'est-a-dire au temps ou elle fonda ses institutions, on observe l'idee
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